Une ville sans eau potable dans le sol, sans chevaux, sans charrettes et sans place a dû inventer sa propre manière de faire à peu près tout. L'essentiel est resté visible, et une partie sert encore.
Gabriel Bella, La lagune gelée en 1708 (Fondation Querini Stampalia, Venise). L'hiver fut assez dur pour qu'on aille à pied de la ville à la terre ferme ; Bella, né en 1730, l'a peint d'après les récits qu'on lui en faisait.
Venise n'a jamais été une ville normale à habiter, et la plupart de ses coutumes sont des
solutions à des problèmes que les autres villes n'ont pas. Il n'y a pas d'eau douce dans le
sol : elle est saumâtre partout, et il fallut donc, campo par campo, construire des citernes
et apprendre à boire la pluie. Il n'y a pas de charrettes, parce qu'on ne roule pas sur des
ponts à marches : tout ce qui entre dans la ville est porté à dos d'homme ou tiré sur un
chariot à deux roues, aujourd'hui encore. Il n'y a pas de chevaux depuis la fin du XIVe
siècle. Et il n'y a pas de place : on ne s'étend pas, on empile.
La conséquence la plus profonde de cette étroitesse est sociale. Ailleurs, les riches
habitent un quartier et les pauvres un autre ; à Venise, ils habitent le même immeuble. Le
patricien occupe le piano nobile, ses employés le mezzanine, des locataires
modestes les étages hauts, et tout le monde emprunte la même calle. Cette promiscuité
imposée est probablement la raison pour laquelle la ville n'a pas connu les guerres civiles
de Florence ou de Gênes : on ne fait pas facilement la guerre à ses voisins de palier.
La République, elle, gouvernait par les usages autant que par les lois. Elle légiférait
sur la longueur des manches, le nombre de convives à un mariage, la dorure des gondoles, le
noir obligatoire vient de là, non d'un deuil. Elle encadrait la prostitution au lieu de
l'interdire, mettait les verriers sur une île, les Juifs derrière des portes fermées la nuit,
les fous au large, et réglait la circulation des barques comme un préfet règle une avenue.
On lui a beaucoup reproché sa surveillance. Elle avait pour contrepartie une tolérance
inhabituelle : on pouvait, à Venise, être grec, arménien, allemand, turc ou juif, avoir son
église ou sa synagogue, et faire du commerce.
Pietro Longhi, La chasse au harle (Ca' Rezzonico, Venise). L'arc n'est pas une coquetterie : les armes à feu étaient interdites sur la lagune, et le patricien tirait le gibier d'eau à la boulette d'argile.
Le résultat est une ville où presque chaque objet ordinaire raconte une contrainte. La
margelle sculptée au milieu d'un campo n'est pas un puits mais le couvercle d'une citerne.
Le rectangle blanc peint sur un mur est le nom de la rue. La rame unique de la gondole
oblige la coque à être de travers pour tenir droit. Le petit encadrement de marbre en forme
de gueule, dans un mur de palais, servait à déposer des dénonciations anonymes. Rien de tout
cela n'est décoratif ; tout cela a été utile.
Beaucoup de ces usages ont disparu avec la République ou avec l'aqueduc. Quelques-uns
tiennent encore, et ce sont ceux qu'il faut chercher : les traghetti que l'on traverse
debout, l'ombra que l'on va boire à onze heures, les squeri où se construisent
encore des gondoles, les fêtes votives où la ville marche sur l'eau. Dix pages plus bas,
vous saurez lire ce que vous croisez.
Dix usages vénitiens
La Serenissimap réunit plus de neuf cents lieux, chacun avec sa notice.
01La vera da pozzo
au milieu de presque chaque campo · environ six cents subsistent
Ce n'est pas un puits. Sous le pavement du campo se trouve une cuve d'argile remplie de sable ; toute la place est en pente vers des pierres grillagées dans les angles, la pluie entre dans le sable, s'y filtre et se rassemble au centre, où la margelle sculptée donne accès. C'est là que Venise a bu jusqu'à l'aqueduc de 1884, et les années sèches, des barges apportaient l'eau de la Brenta.
02I nizioleti
sur les murs, dans toute la ville
Les noms de rues sont peints à même l'enduit dans un rectangle blanc, et les Vénitiens appellent chacun d'eux un nizioleto, un petit drap. Ils sont en vénitien, non en italien, calle, fondamenta, rio terà, sotoportego, et chaque mot vous dit dans quel type d'espace vous êtes avant même de lever les yeux. Les repeindre est un métier, et une querelle d'orthographe.
03La gondole de travers
onze mètres, 280 pièces de bois, huit essences
Une gondole est asymétrique exprès : le flanc gauche est plus long que le droit de plus de vingt centimètres, pour que la poussée d'une rame unique d'un seul bord ne la fasse pas tourner en rond. La rame repose dans la forcola, un billot crochu taillé dans un seul bloc de noyer et creusé de plusieurs crans, chacun correspondant à un coup : marche, virage, ralentissement, marche arrière.
04Lo squero
San Trovaso, et une poignée d'autres encore en activité
Un chantier avec une cale en pente vers le canal, où l'on construit et goudronne encore les coques à la main. Celui de San Trovaso a l'air d'un chalet alpin parce que les constructeurs descendaient du Cadore, avec leur bois et leur charpenterie. Cherchez aussi la felze, la petite cabine que les gondoles portaient l'hiver : il n'en subsiste presque plus.
05Il traghetto
quelques traversées subsistent sur le Grand Canal
Avec quatre ponts seulement sur près de quatre kilomètres d'eau, la ville a toujours eu besoin de passeurs : de larges gondoles menées par deux rameurs, qui vous font traverser pour le prix d'un café. Les Vénitiens la font debout, les mains libres, sans regarder leurs pieds. Quelques stations subsistent ; c'est la gondole la moins chère du monde.
06Le bocche di leone
palais des Doges, et dans des murs un peu partout
Des visages de pierre à la bouche fendue, scellés dans les murs pour que les citoyens y déposent des dénonciations écrites, fraude fiscale, bâtiments dangereux, blasphème, chaque boîte portant l'infraction qu'elle recueillait. Le système est célèbre pour sa menace, moins pour son garde-fou : une accusation non signée ne devait en principe pas être suivie d'effet.
07Il Ghetto
institué en 1516 · Cannaregio
La première enceinte de ce genre, et le mot lui-même : le lieu était une fonderie, geto en vénitien, et le nom est parti d'ici vers toutes les langues d'Europe. Les portes se fermaient à la nuit, gardées par des veilleurs que la communauté devait elle-même payer. Faute de pouvoir s'étendre, on a bâti vers le haut, d'où les immeubles les plus élevés de la vieille Venise, sur ce campo.
08Le cortigiane
les Carampane, San Polo
Venise a réglementé la prostitution plutôt que de l'interdire, l'a confinée à un quartier, l'a taxée, et, vers 1565, quelqu'un a imprimé un catalogue des principales courtisanes avec adresses et tarifs. Au sommet de ce monde, des femmes instruites tenaient salon et publiaient : la poétesse Veronica Franco a répondu par écrit à ses détracteurs, et l'a emporté.
09La bauta
le masque de la vie ordinaire, et pas seulement du Carnaval
Blanche, anguleuse, sans bouche, le menton en avant pour qu'on puisse manger et parler sans la relever, portée avec une cape noire et un tricorne. Les Vénitiens s'en servaient bien au-delà du Carnaval, et c'est précisément parce qu'elle rendait tout le monde égal que l'État a dû légiférer : pas de masque à l'église, pas au tripot, pas avec une arme.
10L'ombra
un petit verre de vin, debout, en fin de matinée
Demander un verre de vin à Venise, c'est demander une ombre. L'explication courante veut que les marchands de vin de la place aient déplacé leur étal au fil de la journée pour garder leurs tonneaux dans l'ombre du campanile, si bien qu'aller boire est devenu aller à l'ombre. Que ce soit ou non la vraie origine, le mot et l'habitude sont bien vivants.
Questions fréquentes
Pourquoi n'y a-t-il pas de voitures à Venise ?
Parce qu'il n'y a nulle part où rouler. Le centre historique est bâti sur quelque 120 îles coupées de canaux et reliées par des ponts en dos d'âne à marches : une roue ne les franchit pas. La monte à cheval était déjà interdite dans les rues à la fin du XIVe siècle. Les voitures s'arrêtent au Piazzale Roma et au Tronchetto ; tout le reste se fait en barque ou à pied.
Pourquoi les gondoles sont-elles noires ?
Par la loi. En 1562 le Sénat, par les Provveditori alle Pompe, ordonna que les gondoles soient noires et nues, pour mettre fin à la surenchère de dorures et de soieries entre familles patriciennes. C'est une des lois somptuaires destinées à garder les capitaux dans le commerce plutôt que dans l'apparat. L'explication par le deuil des victimes de la peste est répandue mais sans appui documentaire.
Que sont les nizioleti ?
Les noms de rue de Venise, peints en noir sur un rectangle blanc à même le mur plutôt que sur une plaque. Nizioleto veut dire petit drap de lit en vénitien. Ils portent la graphie vénitienne et non l'italienne : calle et non via, campo et non piazza, et un nom qui garde le plus souvent la mémoire d'un métier, d'une famille ou d'une église.