Venise conserve quelque 140 églises pour à peine 50 000 habitants. La plus ancienne, selon la tradition, est San Giacomo di Rialto, San Giacometto, consacrée le 25 mars 421, date légendaire de la fondation de la ville. La paroisse est venue avant la rue : chaque église est le centre d'une île qui gérait autrefois ses propres affaires.
San Giorgio Maggiore, sur son île. La façade blanche de Palladio fut placée pour être lue de loin, par-dessus l'eau, droit en face du palais des Doges.
À Venise, l'église n'est pas posée sur une place :
c'est la place qui s'est formée autour de l'église. Chaque île de la lagune fut d'abord une
paroisse, avec son campo, son puits, sa cure et son embarcadère, et l'on y réglait ses
affaires entre voisins bien avant que les canaux comblés ne relient tout cela en une ville
continue. C'est pourquoi il y a tant d'églises, souvent à deux cents mètres l'une de
l'autre : elles ne se font pas concurrence, elles étaient chacune la mairie d'une communauté
différente. Le campanile n'était pas davantage un ornement. Il portait les cloches qui
donnaient l'heure du travail, et il servait de repère à qui rentrait par l'eau, un
clocher, dans une ville sans horizon, se voit de plus loin qu'une façade.
Bâtir sur la lagune impose ses règles. Il n'y a pas de carrière : la brique vient de la
terre ferme, la pierre blanche vient d'Istrie par bateau, et le poids doit rester le plus
faible possible sur un sol qui est de la vase tenue par des pieux. De là un vocabulaire
constant, mur de brique nue, encadrements et corniches en pierre d'Istrie, toiture légère, et de là aussi les campaniles penchés, qui ne sont pas des accidents mais la conséquence
normale d'une charge concentrée sur un point. On les redresse quand on peut ; on les
surveille toujours. Le clocher de Saint-Marc, lui, ne pencha pas : il s'écroula, un matin
de juillet 1902, proprement, sans tuer personne, et fut rebâti à l'identique.
Le XIIIe siècle change l'échelle. Les ordres mendiants arrivent, franciscains d'un côté du
Grand Canal, dominicains de l'autre, et ils ne construisent pas des églises de paroisse mais
des halles à prêcher : nefs immenses, murs de brique presque nus, charpentes apparentes,
tout l'effort porté sur le volume et sur l'acoustique. Les Frari et les Santi Giovanni e
Paolo sont les deux plus vastes vaisseaux de la ville, et ils sont volontairement pauvres de
décor à l'extérieur. C'est à l'intérieur que les familles patriciennes se sont installées,
chapelle par chapelle, tombeau par tombeau, jusqu'à faire de ces deux églises le panthéon de
la République : vingt-cinq doges reposent chez les dominicains.
Puis, en 1469, un architecte de Bergame nommé Mauro Codussi élève sur l'île de San Michele
une façade entièrement revêtue de pierre d'Istrie, ordonnée à l'antique, couronnée d'un
demi-cercle. C'est la première façade Renaissance de Venise, et le modèle tiendra deux
siècles : un mur d'église, désormais, se compose comme un temple. Sansovino le romanise,
Palladio le porte à sa conclusion en superposant deux temples pour rendre compte des trois
nefs, dispositif que l'on voit fonctionner à San Giorgio Maggiore et au Redentore, tous
deux plantés de façon à être vus de loin, depuis l'eau, en face du pouvoir.
Deux de ces églises n'existeraient pas sans la peste. Celle de 1575-1577 emporta près d'un Vénitien sur trois et fit vœu au Sénat d'élever le Redentore ; celle de 1630-1631 en tua
près de cinquante mille et donna la Salute, que Longhena posa sur plus d'un million de pieux
à l'entrée même du Grand Canal. Chacune reste liée à une fête où la ville traverse l'eau sur
un pont de barques, en juillet et en novembre. Ce sont des monuments d'action de grâce
autant que des églises, et l'urbanisme les traite comme tels : on ne les a pas cachées.
Reste ce qui fait l'irremplaçable de Venise. Napoléon supprima les ordres en 1806-1810,
une bonne quarantaine d'églises furent démolies ou vidées, et beaucoup de tableaux partirent
alors à l'Accademia ou à Paris. Mais beaucoup restèrent. Le Titien des Frari est encore
au-dessus de l'autel pour lequel il a calculé sa lumière ; le Véronèse de San Sebastiano
couvre toujours le plafond de l'église où il est enterré ; le Bellini de San Zaccaria est
dans sa chapelle. Voir une peinture à sa place, dans la lumière pour laquelle elle a été
faite, n'est presque plus possible ailleurs en Europe.
Vingt églises, dans l'ordre où elles furent bâties
La Serenissimap en porte 143, chacun avec sa notice.
01Santa Maria Assunta, Torcello
fondée en 639, édifice actuel de 1008 · Torcello
Le plus ancien édifice de la lagune, sur une île qui compta vingt mille habitants et n'en a plus qu'une poignée. Dedans, tout le mur ouest est un Jugement dernier en mosaïque, et dans l'abside une Vierge byzantine se tient seule sur un champ d'or.
02San Giacomo di Rialto
tradition : 421, édifice actuel XIIe s. · San Polo, dans le marché
La plus ancienne église de Venise selon la tradition, consacrée le 25 mars 421, date légendaire de la fondation de la ville. L'édifice actuel est du XIIe siècle. Ce qui compte, c'est l'endroit : en plein marché du Rialto, une énorme horloge du XVe siècle en façade, une seule aiguille, un cadran de 24 heures, et, au-dehors, une inscription qui ordonne aux marchands de peser honnêtement.
03San Nicolò dei Mendicoli
XIIe siècle · Dorsoduro, tout à l'ouest
L'église des pêcheurs, au bout de la ville, là où vivaient les Nicolotti qui élisaient leur propre chef, reçu par le doge comme un chef d'État en miniature. Elle s'écroulait dans les années 1960 et fut sauvée par un fonds britannique ; le portique extérieur est l'un des derniers de Venise.
04Santi Maria e Donato
XIIe siècle · Murano
Allez-y pour l'abside, vue de l'extérieur : deux étages d'arcatures de brique et de marbre, le plus beau morceau de construction vénéto-byzantine qui soit. Dedans, un pavement de mosaïque daté de 1141 ondule là où le sol a bougé, et derrière l'autel pendent quatre grands os réputés être ceux d'un dragon.
L'abside, et elle donne sur le canal plutôt que sur la place : le dos de l'église est sa plus belle face, ce qui n'arrive nulle part ailleurs. De la brique, de la pierre blanche, et une galerie qui ne porte rien.
05Basilica di San Marco
consacrée en 1094 · place Saint-Marc
Non pas une cathédrale mais la chapelle privée du doge, ce qui explique tout : le plan en croix grecque copié de Constantinople, les huit mille mètres carrés de mosaïque d'or et l'étalage sans gêne du butin du sac de 1204. Elle n'est devenue le siège du patriarche qu'en 1807, quand il n'y eut plus de doge pour la posséder.
06Santa Maria Gloriosa dei Frari
XIIIe-XVe siècle · San Polo
Une grange à prêcher franciscaine de brique nue, et derrière le maître-autel l'Assomption du Titien, peinte en 1518 pour cet emplacement précis, de sorte que la Vierge s'élève exactement dans l'axe de la nef quand on la remonte. Le Titien est enterré à quelques mètres. La pyramide de Canova est dans le bas-côté.
07Santi Giovanni e Paolo
consacrée en 1430 · Castello
La réponse dominicaine aux Frari, et l'église funéraire de la République : vingt-cinq doges y reposent sous des monuments de moins en moins humbles à mesure que les siècles passent. Devant se dresse le Colleoni équestre de Verrocchio, l'un des deux plus grands cavaliers de bronze de la Renaissance.
08Madonna dell'Orto
XIVe-XVe siècle · Cannaregio
L'église paroissiale de Tintoret, et il l'a traitée comme telle : il a rempli le chœur de deux toiles de plus de quatorze mètres de haut, apparemment à peine plus que pour le prix des matériaux, et il est enterré dans la chapelle de droite. La façade de brique et sa file d'apôtres est la plus belle façade gothique de la ville après celle des Frari.
09Santo Stefano
XIVe-XVe siècle · San Marco
Levez les yeux : la charpente est une carène de navire retournée, montée par des charpentiers de marine avec la seule menuiserie que Venise maîtrisait vraiment. L'église enjambe en outre un canal, qui passe sous le chœur, et son campanile est le plus manifestement penché de toute la ville.
10San Michele in Isola
1469-1478, Mauro Codussi · l'île du cimetière
La première façade Renaissance de Venise : pierre d'Istrie blanche, ordre classique, couronnement en demi-cercle et un bossage qui accroche la lumière réfléchie par l'eau. Tout ce qui se bâtira ici pendant deux siècles discute avec cette façade. L'île est devenue le cimetière de la ville sous Napoléon.
11Santa Maria dei Miracoli
1481-1489, Pietro Lombardo · Cannaregio
Un écrin, et le mot est juste : l'atelier des Lombardo a plaqué l'ensemble, dehors comme dedans, de fines plaques de marbre coloré, souvent de remploi. Ni bas-côtés ni colonnes, une seule salle, un chœur surélevé, un plafond en berceau. Les Vénitiens font toujours la queue pour s'y marier.
Vue de l'angle, la chose saute aux yeux : le marbre court sur le flanc, le long du canal, avec autant de soin que sur la façade. L'atelier des Lombardo a traité une église comme un meuble, fini sur toutes ses faces.
12Santa Maria Formosa
reconstruite à partir de 1492, Mauro Codussi · Castello
Elle a deux façades, une sur le campo et une sur le canal, parce qu'elle avait deux publics et aucun moyen de savoir par où l'on arriverait. Le campo qui l'entoure est l'un des rares à fonctionner encore comme place de quartier, avec un marché et des gamins qui tapent dans un ballon contre l'abside.
13San Zaccaria
1458-1515, Gambello puis Codussi · Castello
La façade est une couture : gothique en bas, là où Gambello s'est arrêté, Renaissance au-dessus, là où Codussi a pris la suite. Dedans, à gauche, le retable de Giovanni Bellini de 1505 est encore dans son cadre, dans sa chapelle. La vieille crypte, en dessous, est en permanence sous quelques centimètres d'eau.
14San Francesco della Vigna
1534 Sansovino, façade 1562 Palladio · Castello
Deux des plus grands architectes du siècle sur un même édifice, à vingt-huit ans d'écart, et les proportions de l'intérieur ont été fixées par un théologien franciscain à partir d'intervalles musicaux. Presque personne n'y vient, ce qui veut dire que la Vierge de Bellini, dans la chapelle, est pour vous seul.
15San Sebastiano
décorée à partir de 1555 par Véronèse · Dorsoduro
Un peintre, une église, une quinzaine d'années : Véronèse a fait le plafond, la frise, les volets d'orgue, le chœur. C'est ce qui ressemble le plus, à Venise, à voir l'intérieur d'une tête d'artiste grandeur nature. Il a demandé à y être enterré et il l'est.
16San Giorgio Maggiore
commencée en 1566, Andrea Palladio · son île propre
Palladio y a résolu un vieux problème, donner une façade à l'antique à une basilique, en superposant deux fronts de temple de largeurs différentes. Le site fait le reste : de la pierre blanche droit en face du palais des Doges. Montez au campanile ; la vue vaut mieux que celle de Saint-Marc, et la file est plus courte.
17Il Redentore
1577-1592, Andrea Palladio · Giudecca
Promise par le Sénat pendant la peste qui emporta près d'un Vénitien sur trois, et bâtie là où la ville entière la voit depuis les Zattere. Chaque mois de juillet, un pont de barques est encore jeté sur le canal de la Giudecca pour qu'on puisse s'y rendre à pied, la plus ancienne promesse que Venise tienne encore.
18San Pantalon
plafond 1680-1704, Gian Antonio Fumiani · Dorsoduro
De la rue, ce n'est qu'une boîte de brique nue et inachevée devant laquelle on passe. Dedans se trouve l'un des plus vastes plafonds peints du monde, sur une quarantaine de toiles raccordées de façon que l'architecture semble continuer vers le haut. Fumiani y a passé vingt-quatre ans et n'a presque rien laissé d'autre.
19Santa Maria della Salute
1631-1687, Baldassare Longhena · Dorsoduro, à l'entrée du Grand Canal
Un octogone sur plus d'un million de pieux, promis après une peste qui tua près d'un tiers de la ville, et posé au seul point d'où il ferme la vue de partout. Les grandes volutes autour de la coupole ne décorent rien : elles ramènent sa poussée jusqu'aux murs. Le 21 novembre, la ville traverse un pont de bateaux pour venir y allumer un cierge.
20Santa Maria Assunta (I Gesuiti)
1715-1729 · Cannaregio
Le tour de force le plus extravagant de Venise : ce qui semble être un damas vert tendu sur les murs, la chaire et les marches est du marbre incrusté, découpé et ajusté pour imiter l'étoffe jusque dans les plis. Le Martyre de saint Laurent du Titien est à gauche, une scène de nuit, et l'une des premières de la peinture européenne.
Questions fréquentes
Combien d'églises à Venise ?
Venise compte environ 130 à 140 églises, consacrées ou non. Les comptages divergent : certains donnent 137, d'autres 128, selon qu'on inclut ou non les édifices désaffectés et les églises de Murano, Torcello et des autres îles. La ville en comptait 187 à l'arrivée de Napoléon ; les suppressions de 1806 et 1810 en fermèrent beaucoup, et certaines furent démolies ou transformées en ateliers, en entrepôts et en cinémas.
Quelle est la plus ancienne église de Venise ?
San Giacomo di Rialto, dite San Giacometto, consacrée selon la tradition le 25 mars 421, date légendaire de la fondation de la ville. La tradition n'est pas documentée et l'édifice actuel est très postérieur. San Giacomo dall'Orio, fondée vers le IXe ou Xe siècle et reconstruite en 1225, repose sur des bases plus sûres.
Quelles églises de Venise abritent le plus de peintures ?
Les Frari conservent l'Assomption du Titien (1516-1518) et le triptyque de Giovanni Bellini (1488). San Sebastiano est l'église de Véronèse, qui la décora sur une dizaine d'années. La Madonna dell'Orto conserve le Tintoret, qui y est enterré. Santi Giovanni e Paolo, la basilique dominicaine, abrite les tombeaux de vingt-cinq doges.